Svara Tantra

« Le temps se mesure en respiration »

par Vaidya Narendra Das

« A la pointe d’une branche écarlate sous la lumière d’un soleil de juin vit une feuille verte veie d’aurore, frêle et sensible, elle vivote ballottée par les flots d’une rivière venimeuse.

Caressée par cette lumière, se boit ma respiration où, ma narine dans ce flux s’épanche, se trace le sillon,

Oh limbe folle qui s’accroche à l’existence, flot du temps qui emporte mon esprit, alors que le souffle fait chanter dans ma narine le serpent et milles oiseaux dans mon corps, tu t’accroches à la vie.

Traces perdues et fantasmes vainqueurs, mon corps est lacéré des mouvements du danseur, mes yeux perdus dans mon souffle, je cherche les réponses que le temps me dérobe à chaque instant.

Le serpent-rivière vient de mordre mon attention, son venin se diffuse alors que la feuille se détache enfin vers de nouveaux rivages,

la mesure du temps s’échappe déjà à mes intentions, mon nez n’existe plus sous l’effet du poison alors que le soleil est bu par l’horizon et que la lune, rieuse dans le ciel, postillonne les étoiles amoureuses, le solstice de juin ne peut plus attendre et retient son souffle,

Alors que la nuit avale le temps qui lui fait miroir, le jour et son contenu se dissout et avec lui, ma mémoire ».

ND.(01/06/26)

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Une vie entre deux souffles

La vie entre deux souffles, l’année entre deux souffles, un jour, une nuit entre deux souffles, la lecture de cet article entre deux souffles. Un souffle un cycle, un cycle une existence. La nature s’exprime en cycle, se reconnaît dans le cycle et par le cycle, nous sommes respiration et respirons dans le monde par le monde.

Le monde nous respire et nous respirons le monde, le changement laisse place au changement, l’adaptation est le fil de l’équilibre non négociable dans cette impermanence qui est inévitable, se fait.

Le Tantra (littéralement ici « le fil ») sur lequel nous cheminons comme des funambules hagards nous donne conscience de ce qui régit cet équilibre, de ce qui tend ou détend ce fil : notre attention au souffle. Le souffle et l’infinité des Svara potentiels qui s’y déploient forment le corps de la pratique du Svara Tantra.

Entre l’inspire à notre naissance et l’expire à notre mort se joue une infinité de combinaisons. Ce qui caractérise notre existence se caractérise dans notre souffle. Lire le souffle c’est lire notre vie depuis la part subtile, sensible et sage de notre être.

Dans le Lāa Vidyā, la pratique de l’Āyurveda ordonne une lecture du temps régit par les variations de teintes (Svara) qui corroborent le souffle et son influence sur l’esprit et la matière. Comprendre la physiologie du vivant dans une notion de cycle est la base essentielle nécessaire à tout pratiquant (te) en Āyurveda.

Vāsi : boire la Lune, boire le temps

Dans cette tradition Siddha empreinte de bon sens, de nature et de simplicité, les pratiquants et les pratiquantes de ce type de Yoga et d’Āyurveda s’appellent :

« Les buveurs de Lune »

Ici, ce qui est « bu » est l’Amta, Soma ou Bindu. Le Bindu est « le conglomérat non lié » nourrit par ce qui est Nāda (vibration), il lui est similaire et le constitue sans lui donner sa forme.

Cette vibration (Nāda) est contenue dans le souffle dans la forme du Svara, une fois conscientisée et intégré dans notre structure subtile elle est appelée Vāsi. Vāsi est l’effet subtil des variations d’ambiance portées par le souffle et transmutées par la conscience de celui-ci dans son essence intériorisée.

Le Nāda sous la forme des Svara diverses et variés, est la conjonction vibratoire de la personne, du soleil et de la lune. Il porte en son sein, une réalité, un moment, un endroit, une union (Yoga).

Le soleil est fixe et n’est pas altéré par le temps, il représente Ātmā (l’âme, le témoin, Śiva). La lune, quant à elle, est versatile et change à chaque instant, elle est Manas (le mental, la danseuse, l’actrice, Śakti). Le corps est le temple où le soleil et la lune esquissent leur danse incessante et vibratoire.

La rythmicité du souffle, sa nature, sa forme et les qualités qu’il contient est liée aux changements incessants esprit-matière. Quand l’esprit réagit, le contenu du souffle évolue, quand le corps est sollicité, le souffle évolue. Ces changements incessants se font écho de ceux de notre environnement en termes de saison, de nuit, de jour etc…

Le Bindu, Nāda et Kala (le temps) forme une et une seule chose dans l’absolu.

Le canevas du temps dans le Svara Tantra

Les Siddha et les Yoginī ont organisé suite à leurs observations du temps un canevas qui ordonne arbitrairement les variables essentielles et constitutives de notre monde dans une temporalité. Ces variables dans le cycle temporel influencent toute notre réalité perçue par notre sphère sensorielle, car ces variables sont les constituants de base de notre monde et caractérisent de ce fait non seulement le comportement du souffle mais aussi la nature des Svara qui est rythmé par eux et qui lui sont intimement liés.

Ces variables universelles et intemporelles dans l’ordination du cycle sont les 5 éléments (Terre, eau, feu, air, éther) et les trois mahā gua (Sattva, rajas et Tamas). C’est la base de l’Āyurveda et de toutes les sciences de l’Inde antique.

Les 5 éléments et les 3 gua sont le solfège de ce monde, ils sont les notes sur la portée du souffle lui-même rythmé par le temps. La symphonie qui en résulte est la vie qui se contracte et se dilate à chaque instant, reformule et adapte notre biologie, notre énergie à chaque instant.

L’application de ce canevas qui ordonne ces éléments dans le temps comme une partition de musique est un « starter » d’observation pour les étudiants et étudiantes du Svara Tantra. C’est un héritage précieux légué par nos ancêtres, il permet d’aiguiser notre attention pour comprendre l’interaction essentielle entre le microcosme et le macrocosme, le macrocosme et le microcosme directement depuis notre attention à la respiration.

Ce canevas se fait miroir de l’ordination des cycles qui se superposent dans les différentes dimensions du temps. De cette manière il est valide pour le cycle de l’année autant que pour le cycle d’un mois lunaire ou d’une journée. D’une manière fractale il se répète dans toutes les dimensions du temps d’année en année, de mois en mois, de jour en jour. Si ce canevas universel et arbitraire reste le même, les multiples fils du souffle qui se brodent sur le canevas, quant à eux, peuvent varier.

En comprenant une journée dans une année, une année dans une journée par exemple, l’explorateur du Svara tantra est capable d’ouvrir et de comprendre cette réalité en observant les changements d’ambiances dans son environnement pour pouvoir au mieux les appréhender dans la réalité de son expérience intérieure.

 

« (…) Voir le monde entier en soi et pareillement voir le soi dans le monde entier : ainsi naît la connaissance véritable (…) »

Caraka.

Par la compréhension de ce canevas et des rythmes de la nature, le pratiquant peu broder son attention en ajustant ses souffles, poser sa conscience en conséquence des superpositions élémentaires dans le temporel pour affiner ses perceptions, développer son intuition et se donner accès à la connaissance de la vie (Āyurveda).

Kālavidyā : la connaissance du temps

Dans l’Inde de l’antiquité, d’une manière arbitraire et conventionnelle, une journée de 24 heures se divisait en 30 parties égales de 48 minutes ou Muhūrta. Cette division du temps n’était pas particulièrement élaborée sur un strict phénomène astronomique mais sur un nombre moyen de respirations par journée et la tendance de ce dernier à basculer d’une narine à une autre d’une manière rythmique. Ce rythme d’un souffle dit « lunaire » à un souffle dit « solaire » aide naturellement le funambule que nous sommes sur notre fil (Tantra) d’équilibre à constamment rester dans une relative cohérence physique, énergétique et subtile dans un monde en perpétuel changement entre chaleur et sécheresse (qualités solaires) et fraîcheur et humidité (qualités lunaires).

Dit d’une autre manière, les basculements naturels des souffles d’une narine à une autre, d’un élément vers un autre au sein d’une même narine, permet au corps qui se régénère en permanence de garder une configuration élémentaire la plus stable possible pour que l’homéostasie garante de l’intégrité du vivant puisse s’établir à moindre coup énergétique possible, dans un environnement qui ne reste jamais exactement le même.

Ce « système » naturel de régulation est autorégulé et auto régulant.

21600 respirations semblerait être une moyenne retenue par nos anciens pour une journée de 24 heures et cela est relaté dans les textes anciens (Cf. par exemple Goraka Sahitā 1/41-45). Ces 21600 respirations alimentent les 72000 Nāī qui constituent notre trame sensible dans une dimension solaire et lunaire chaque jour.

Les Siddha et les Yoginī comptaient le temps en respiration, l’unité de mesure était appelée « prāa », elle est le temps mis pour une inspiration et une expiration complète :

  • 1 respiration = 1 Prāa

  • 1 ghaṭī ou 1 Nāika = 360 prāa

  • 2 ghaī = 1 muhūrta = 720 respirations = 48 min 

  • 30 muhūrta = 24 heures = 21600 prāa ou respiration par jour.

Ce même jour était divisé en deux : 15 muhūrta pour la durée du jour et 15 muhūrta pour la durée de la nuit (2x12h). Ainsi il y a arbitrairement 15 muhūrta actifs dans le souffle solaire (symboliquement le jour) et 15 muhūrta concernés par le souffle lunaire (symboliquement la nuit).

 

C’est ici que cela se complique un peu, car en vérité si ce canevas est un cadre d’une moyenne de respiration pour une personne lambda, chaque personne est différente dans son schéma respiratoire qui lui-même est conditionné par les demandes incessantes d’adaptation à son environnement (sommeil, activité physique, changement de température etc…).

Du coup, pour chaque individu, l’unité de base reste 1 prāa= 1 respiration. Mais selon le temps respiratoire d’une personne donnée, la trame « biologique » des muhūrta se dilate où se contracte et la perception du temps de ladite personne se déforme et s’informe ainsi dans une danse unique et particulière entre les Svara solaire et lunaire.

Cette fluctuation de rythmicité et de nature du souffle est une conséquence de la nature des activités, de la nourriture, des émotions vécues par l’intéressé dans une journée. Ces activités, la nature même du temps se détermine en termes de substances. Chaque substance se décline en proportions particulières des 5 éléments. La rencontre de ces substances, entre autres avec les sens, conditionne la dynamique corps esprit qui affecte le rythme, la force et la nature du souffle. La dynamique corps-souffle-esprit cherche son Tantra, son fil, et s’adapte « aux contraintes de son milieu ». La ronde des éléments s’active dans une phrase qui porte l’esprit sur différentes parties de la narine dans un premier temps, autant dans la narine solaire que lunaire.

Ce schéma sur une journée ce répète dans un mois (30 jours) : 15 est le nombre de jours que met la lune noire à devenir pleine (ce que l’on appelle la lune croissante ou śukla paka) et 15 jours sont nécessaires à la lune pleine pour devenir noire, ce qui est appelé lune décroissante ou kṛṣṇa paka). Dans la première phase du mois, le souffle est dit « solaire », dans la deuxième phase du mois il est dit « lunaire ».

Le souffle par le Svara collecte le nectar le jour depuis l’extérieur et le rétribue la nuit vers l’intérieur. De la même manière lors de la lune croissante, la partie qualitative de ce nectar enrichit la globalité de la personne et lors de la lune décroissante ce nectar est intégré dans la nature introspective et profonde de l’individu.

Au niveau d’une année nous retrouvons cette logique double : 6 mois où le soleil porte une croissance vers la lumière et le solstice d’été (Uttarāyaa) et 6 mois où le soleil porte sa décroissance (dakināyana) en direction du solstice d’hiver.

Dans cette première partie d’année, on retrouve des qualités similaires de la phase croissante de la lune ou de la journée et son aspect expansif et extraverti « solaire » du souffle alors que la deuxième partie de l’année est similaire à la phase décroissante du mois lunaire ou de la nuit qui porte la nature « lunaire » du souffle et la rétribution hydratante et intériorisée des qualités explorées dans ces premières phases.

L’utilisation arbitraire de ce tableau est simple. Le pratiquant du Svara Tantra en connaissance de causes pourra à loisir, utiliser les forces combinées du temporel et des qualités qu’elles sous-tendent et qui s’expriment dans le souffle pour « appuyer » sa présence au corps subtil et affiner sa conscience. Il travaille ainsi avec les forces de la nature. La conscience établit dans le souffle dans cet aspect temporel lui permet d’ajuster son horloge interne, développer son étude des éléments et des effets des substances sur sa personne et de s’harmoniser avec son environnement.

 

Par exemple, nous sommes en novembre (en route vers le solstice d’hiver), il est 21 heures (la nuit) dans une phase décroissante de lune. Les différentes dimensions du temps portent en elles une force lunaire sur laquelle le pratiquant va pouvoir poser son attention au souffle. Après une préparation simple, le méditant tourne son attention vers ses narines et s’accorde au souffle lunaire. Le souffle lunaire se trouve soit dans le bas des deux narines ou de la narine droite ou gauche. La gauche étant l’optimum. Il reste là quelques temps (si possible 1 ghaī minimum) en maintenant son attention fermement dans une de ces zones et ce, même si le souffle se construit ailleurs.

cale vāte calam cittam niścale niścalam bhavet

yogī sthāutvam āpnoti tato vāyum nirodhayet

« Quand Vāta (le prāa, la respiration) est perturbé, l’esprit (la conscience) est de même. Quand Vāta est stable l’esprit est stable. Le Yogi en contrôlant/maitrisant Vāta atteint la stabilité (de la conscience) ».

En prenant appui sur les forces de la nature et du temporel en cours (ici dans mon exemple, les attributs lunaires de l’énergie), en travaillant de concert avec ces forces, le pratiquant oriente son esprit pour que l’énergie suive et se stabilise dans l’ambiance de l’espace attribué dans la narine. Il observe l’énergie et ses mouvements dans cet espace et son esprit se recharge et se nourrit des qualités que contient cette énergie.

Après un temps d’observation, il relâche le souffle et le Svara qu’il contient dans sa localité temporelle et observe comment le souffle à nouveau se « place » dans ses narines. Peut-être va t’il rester en place, peut-être va t’il changer d’espace. Le buveur de Lune observe simplement, pour quelques temps, son Svara tout en prenant note l’expérience interne du frémissement, de la pulsation du Svara en cours.

 

Spanda : contraction, expansion, sukha, dukha

Dans cette observation cyclique du souffle, se rajoute une pratique essentielle à cette exploration. Dans les phases lunaires et solaires de la respiration, le pratiquant est invité une fois son esprit absorbé (Pratyāhāra/dhāraṇa/dhyāna) dans et par le Svara à examiner son corps subtil au niveau des sensations. Le pratiquant avancé et mature dans la pratique sera bien sûr invité spontanément dans ce phénomène pulsatif au cours de sa pratique des Svara.

Dans la nature comme dans cet univers tout est vibration, fréquence, pulsation. Une odeur, un son, une forme, une sensation, un goût ne sont que la transcription d’une information qui elle-même est vibration.

Cette vibration est décodée, transcrite par nos sens via notre corps sensible et sont en accord avec les variations des Svara, dans notre souffle tantôt lunaire, tantôt solaire.

Globalement, toute vibration ou Spanda peut se traduire dans notre ressenti global ou local par deux mouvements essentiels : contraction et expansion. Tout pulse à chaque instant.

S’épanouir, être heureux (sukha), c’est prendre sa place, ce mouvement sensible se traduit par une expansion. Un corps « heureux » qui n’est pas entravé par la souffrance est un corps qui s’ouvre qui grandit, qui accueille, qui s’hydrate, se met en lien. Le plaisir élargit l’expérience, invite la création, nous devenons féconds, fécondable par la vie et le vivant.

Dans la souffrance (dukha), s’arrête le mouvement, il se contracte, il y a un appauvrissement du contenu de l’expérience, le flux créatif primordial se tarit et la contraction devient alors un blocage.

Observer ces mouvements, ces tendances, ces espaces dans le Svara en résonnance avec le corps subtil permet de reconnaître, permet un processus de reconnaissance essentiel du Soi. Le buveur de Lune devient le danseur, le danseur sépare et unit, contracte et dilate, tantôt danseur, tantôt dansé il expérimente le soleil et la lune tantôt séparé, tantôt unit dans une même lumière.

Dedans dehors

L’hiver avec son froid-sec contracte, l’été avec son chaud-humide dilate. Le buveur de Lune comprend les phénomènes à l’intérieur et à l’extérieur, il observe patiemment, dissèque le souffle et s’unit à lui dans cette dualité Lunisolaire.

Pas d’écran, pas d’applications, une expérience directe, un effort non virtuel. Patient, le pratiquant « suit » le fil du Tantra, entre le Soleil et la Lune, à la recherche d’une et une seule source de lumière.

Vaidya Lionel Narendra Das 2026 ©

 

Agenda Kālavidyā

Un agenda créé comme un super outil pour cheminer dans son processus de reconnaissance de Soi entre les sagesses de l’Āyurveda et du Tantra. Pour renouer avec le vivant en Soi et laisser être la puissance de son propre Dhanvantari, son intelligence innée.

Un agenda luni solaire pour retrouver la puissance et la nécessité de cette polarité en Soi. Deux entités qui régissent notre homéostasie sans que l’on s’en rende compte.

Et si nous remettions de la conscience sur ces lois de la nature présentes en Soi ?